Interview Shaârghot

« Cet album représente vraiment l’aboutissement de là où l’on voulait aller”


Interview réalisée par Martine Varago au Hard Rock Café Paris
Remerciements à Roger de Where The Promo Is

Dans un univers post apocalyptique, cyber-punk nommé la Cité Ruche, Shaârghot produit un metal-indus. Personnage étrange, un croisement entre l’anti-héros Deadpool et Alex d’Orange Mécanique, il débarque au sein de l’humanité. Sa mission : foutre le bordel et nous faire danser jusqu’à être en transe. Ses armes : un concept à la fois visuel et auditif, les deux travaillés à égalité, l’un considéré comme le support de l’autre. Entouré de quatre âmes mortelles pour l’aider à mettre ses idées en musique, Shaârghot évolue et a sorti le volume III « Let Me Out » le 1er décembre dernier.

Lors d’une précédente interview, tu avais déclaré que, enfant, tu étais tombé par hasard sur une BD adulte qui t’a étrangement marqué et qui t’a influencé à créer Shaârghot.
Étienne : La question est de savoir s’il y a quelque chose de traumatique là-dedans. La réponse, c’est oui absolument. Les univers dystopiques sont blindés de trucs complètement traumatiques. Il est certain que montrer des scènes de cannibalisme à un gamin de quatre ans, généralement ça laisse des traces ! (Rires). Aujourd’hui, tu allumes BFMTV et tu vas entendre plein d’Informations traumatisantes. Et j’ai envie de te dire que les BDs sont moins traumatisantes que la télé ! Était-ce finalement une expérience traumatisante ou le déclencheur de quelque chose ? En tout cas, cela a permis de créer des choses.

Étienne, c’est toi qui crées l’univers Shaârghot. Et toi Bruno, qu’est-ce que tu apportes de plus concret, de particulier ?

Bruno : De manière générale, chaque membre du groupe apporte quelque chose en fait : sa vision, son ressenti, parfois ses implants musicaux. Cela crée un équilibre. Concrètement, l’un des membres apporte une idée et un autre va rebondir dessus jusqu’à arriver au produit final. Chacun apporte sa pierre à l’édifice.

Au fond, qu’est-ce qui vous plaît dans cet univers ? Qu’est-ce qui vous permet à la fois de dégager et de faire ressentir une émotion ?
Étienne : L’univers de Shaârghot est complètement cathartique. Les personnages peuvent pratiquement tout se permettre et c’est donc très libérateur. C’est un univers très violent, mais une violence maîtrisée par les créateurs. En fait, on est plus dans le monde réel où on subit cette violence, on se l’est réappropriée pour en faire quelque chose de sublime, parfois même de comique. On peut retrouver parfois, un peu à la manière de Buster Keaton ou de Chaplin, des choses un peu rentre-dedans. L’idée était de créer quelque chose, un monde plus violent que la réalité mais avec un côté presque léger et enfantin. C’est un univers utopique avec une exagération de la violence. Certains films de science-fiction sont la réalité aujourd’hui.  D’autre part, si on prend la flambée du prix de l’essence, on est dans la surenchère, mais on y va !  On vous prévient, ça va être pire ! (Rires)
Bruno : Si on regarde l’histoire de l’humanité, il y a toujours eu de la violence. Aujourd’hui, il y a de la violence à cause des avancées technologiques.
Étienne : À chaque avancée technologique, il y a de la violence. (NDJ : l’invention de la poudre à canon est l’exemple parfait pour illustrer ce que l’on vient de dire).

Qu’apporte ce dernier album de plus ou de différent par rapport aux autres ?
Bruno : Cet album, on se l’est vraiment approprié parce qu’il y a eu des mouvements en interne. C’est vraiment du 100 % Shaârghot parce que, avant, on était sur une production.  On a travaillé avec les gens que l’on voulait, avec le timing que l’on désirait, et on est allés dans la direction voulue. On a travaillé avec Arco et avec l’ingé du son, Thibaut Chaumont au mastering et au mix.
Étienne :  Sur les deux précédents albums on n’a jamais vraiment bossé tous ensemble, à fond. C’était éparpillé : on enregistrait chacun de son côté, puis tout était mis ensemble mais on ne sentait pas cette cohésion. Cela fait à peu près huit ans que l’on joue tous ensemble, on est très bien au niveau du live et donc, on voulait montrer ce côté live, ce « jouer ensemble ». Avec Thibaut, par exemple, on a passé plusieurs heures et plusieurs semaines ensemble pour faire les morceaux. J’ai aimé cette façon de bosser. Il sait faire sonner les morceaux comme j’aime et effacer les erreurs du passé !
Bruno : On a fait sept mois de résidence, à raison de deux week-ends par mois et petit à petit, on a commencé par un titre, deux titres, etc… Ensuite, on a pu se focaliser sur chaque instrument précisément en studio au Black Box. On a tous été dans le studio et on a joué tous ensemble pour cet album. Cela a demandé beaucoup de travail parce que l’on a continué parallèlement à jouer live. On a également réalisé le clip « Black Wave ». On a donc réalisé tout ce travail en studio qui se trouvait en plein milieu d’un champ, avec la dépendance de l’autre côté, pour rester entre nous, pour discuter et pour rectifier certaines choses. On a donc passé six jours ensemble. Tout a été enregistré en six jours ! Cet album représente vraiment l’aboutissement de là où l’on voulait aller.

Dans le premier morceau « The One Who Brings Chaos », on entend des extraits de voix. Sur les troisième et sixième morceaux, « Red Light District » et « Great Eye », idem. D’où viennent ces extraits ou ces créations ?
Étienne : C’est un pastiche qui est utilisé souvent dans les univers industriels. J’ai voulu reprendre cette tradition, sauf que ces sons ne proviennent pas de véritables émissions. Je les ai créées : c’est un zapping issu directement de la Cité Ruche, donc des micros-trottoirs, des journaux télévisés. J’ai demandé à des acteurs dont certains ont participé à des court-métrages d’enregistrer des voix. Ensuite, on a rajouté des grésillements pour passer d’un groupe de voix à un autre pour faire authentique. On a fait comme les groupes industriels sauf qu’on l’a reporté dans le temps à la Cité Ruche des années plus tard.

Quasiment près de la moitié des morceaux de ce volume 3, (2,3,8,9,10 et 12e) commencent par une intro musicale lugubre et sombre, pourquoi un tel choix ?
Étienne : C’est le côté cinématographique. Je suis particulièrement fan de BO, de jeux vidéo. J’essaie de développer une ambiance musicale avant de rentrer dans le cœur du morceau qui va permettre de plonger le spectateur dans l’univers où je veux l’amener.

« Something In my Head » est le dernier morceau de cet album. Que se passe-t-il dans le cerveau pour créer un tel titre ?
Étienne : Aucun morceau n’est écrit pareil. Écrire du Shaârghot, je sais le faire tout seul mais il arrive un moment où cela ne m’intéresse pas plus que ça. Si j’ai ouvert les portes à d’autres musiciens, c’est parce qu’on se connaît depuis des années, qu’on a l’habitude de jouer ensemble et qu’ils savent où je vais. Ils font des propositions et du coup, on fait des jeux de ping-pong pour enrichir la composition des morceaux.  Donc, j’ai composé certains morceaux quasiment tout seul, d’autres l’ont été à plusieurs, en les jouant tous ensemble en répète. Dans le cas de « Something In My Head », c’est parti d’une grosse connerie. La partie musicale du début au synthé, c’est quelque chose que j’avais trouvé au piano et qui me plaisait beaucoup mais je n’étais pas encore certain du son que je voulais. J’ai fait défiler des bandes-son et je suis tombé sur ce machin : je viens de faire « Shot the Mother you Made ». J’ai laissé de côté et puis j’ai écouté le morceau plus tard. Ce n’était pas les mêmes notes mais ça y ressemblait beaucoup. Je décide de la garder et on va faire un morceau qui va nous faire penser à ce truc, donc les mêmes types d’accord plaqués qui sont très chers à Pain (groupe de rock metal indus suédois), façon chanté. Pour ce morceau, je me suis amusé, j’en ferai un comme ça, pas deux et j’aime bien glisser des clins d’œil un peu partout.

Un autre morceau dont vous aimeriez développer le processus de création ?
Bruno : Dans le processus de création, je compose aussi. Par exemple dans « Jump », ça sort un peu de l’ordinaire de ce qu’on fait, ça apporte une autre couleur. Donc c’est un chant plus parlé à la façon de Gary Newman. Ensuite on a trouvé d’autres mélodies. On a arrangé le morceau et aujourd’hui « Jump » sort complètement du lot. Avec Paul qui a intégré le groupe, il trouve la passerelle qui permet de continuer, de sortir d’une impasse. J’ai passé 3 à 4 jours sur le morceau à bidouiller, puis il y a eu une structure et ça s’est mis en place.
Étienne :  Arco ne fait pas partie du groupe et il nous a aidé pour l’ensemble des arrangements des morceaux et il a fait des propositions. Il ajoute sa pierre à l’édifice. Du coup, les morceaux comme « Chaos » deviennent mortels ! L’ingénieur du son s’appelle Thibaud Chaumont (Carpenter Brut, Les Tambours du Bronx). C’est un génie. Il est capable de partir sur plusieurs pistes. On lui a demandé de bosser avec une deadline de deux jours maximum par morceau. Ça lui a mis la pression mais il a bien aimé.

Shaârghot utilise beaucoup de technologies dans ses créations, que pensez-vous de l’IA au service de la création dans la musique ?
Bruno : Cela ne me gêne pas du tout. En fait, il y a toujours eu des avancées technologiques. Dans les années 80 par exemple, quand les synthétiseurs sont arrivés en masse, les groupes se sont mis à se former avec des synthétiseurs. Il faut vivre avec sa technologie. Mais de toutes façons, tout rentrera dans l’ordre. L’artiste restera un artiste, on peut créer des personnages fictifs, des voix irréelles. Par exemple, je peux créer des profils sur LinkedIn fabriqués à partir de l’intelligence artificielle. On va intégrer l’intelligence artificielle dans la vie de tous les jours. On ne peut pas remplacer complètement l’humain, il apporte ses failles et justement, l’imperfection, c’est ce qui fait la beauté.
Étienne : J’ai déjà vu Johnny Hallyday chanter en Pokémon (rires) mais l’IA va assister et simplifier pas mal de choses. C’est comme lorsque le nucléaire est arrivé, il y a des aspects positifs et des conséquences négatives. Il faut continuer d’utiliser l’IA comme un outil pour les êtres humains. J’ai entendu beaucoup de choses comme « il va remplacer tous les corps de métier, ça va remplacer les humains, ça va remplacer les artistes ! » Je ne vois pas comment cela pourrait remplacer les artistes. Ce que produit l’IA, c’est du jetable et c’est le fast-food de l’art en quelque sorte. Cela servira aux personnes qui n’ont jamais mis de l’argent dans l’art. Quand un client va vouloir une véritable œuvre, il va se tourner vers l’artiste.

Autre question d’actualité : que pensez-vous des avatars pour remplacer KISS ?
Étienne : Kraftwerk le fait déjà. Ils jouent une musique électro et cela colle tout à fait avec le groupe. Ils y avaient déjà pensé pour survivre à la mort. 
Bruno : C’est un filon mais j’ignore ce qu’il y a derrière. Tout en étant un très vieux groupe, au fond, ils sont modernes. 
Étienne : je n’ai jamais aimé Kiss ! (Rires) C’est du marketing sur-abusé. On n’est plus capables de faire de la scène mais on va continuer à faire de la thune, j’ai plus l’impression de voir ça. Donc, dans certains projets, je serais partant, mais dans d’autres, cependant, je ne trouve pas ça très légitime. Si demain on m’annonçait un concert de Led Zeppelin avec des hologrammes, et bien je dirais non, je n’ai aucune envie de voir ça !

Un volume IV est-il prévu ?
Étienne
 : Oui, mais pas tout de suite ! (Rires)
Bruno : On va rester sur le III pendant une exploitation de deux ans et demi ou trois. Forcément, la carrière d’un groupe ne s’arrête pas à trois albums.
Étienne : J’ai encore plein d’idées, eux aussi. Donc tout va bien et on va durer encore…

Nouvel album : Let Me Out 
Sorti le 1er décembre 2023
01. The One Who Brings The Chaos
02. Let Me Out
03. Red Light District
04. Life And Choices
05. Jump
06. Great Eye
07. Cut / Cut / Cut
08. Love And Drama For Great Audience
09. Ghost In The Walls
10. Chaos Area
11. Sick
12. Are You Ready?
13. Something In My Head

Line Up :
Étienne Bianchi (Le Shaârghot) :
chant
Olivier Hurtu (O. Hurt//U) :
batterie
Bruno Garay (Brun’O Klose) :
guitare
Clémence Dufieux (Clem-X) :
basse
Paul Prevel (B-28) :
percussions, guitare

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